
Si les manifestations apparaissent relativement tard dans le paysage politique
français, et plus tard encore en Suisse, elles se sont aujourd’hui
banalisées, au point que les médias les intègrent dans
les rubriques de «vie quotidienne» et que les forces de l’ordre
les envisagent tels des «problèmes causés à la
circulation». Force est de constater que les individus de toutes les
manifestations se ressemblent et que les slogans assénés leur
ressemblent. Quand bien même leurs revendications ne sont pas similaires.
Dans une déclinaison colorée et démultipliée
par différents messages empruntés à la réalité,
les mots choisis par collectif_fact se noient dans un cortège anonyme
et les prétentions soi-disant si personnelles s’évanouissent
dans l’ombre d’une foule homogène. À force de
revendiquer tant de choses, dit-on encore quelque chose ?
Les acteurs orchestrés par le collectif se dirigent dans une seule
et même direction. Y compris le spectateur qui, face à l’écran,
est porté par l’effet de groupe auquel il s’associe sans
difficulté pour revendiquer ses idées. Sur le parcours, s’immiscent
alors des scénettes. Anodines ou incongrues, elles surgissent les
unes après les autres piquant le récit d’ironie, voire
de cynisme. Mais, si la marche se compose avec cette diversité dans
un climat calme et sans surprises, le scénario connaît soudainement
une rupture. La caméra est renversée. Victime d’une
sombre agression, elle tombe, à l’horizontale. L’image
finit cependant par se redresser et poursuivre sa trajectoire. Quand la
fin du film renoue avec son début, quand la boucle repart, le deuxième
visionnement du même scénario est fatalement alourdi par la
conscience de ce qui va advenir. Et tout ce qui paraissait sans danger est
dès lors teinté d’angoisse comme le laissait peut-être
présager symboliquement le noir du décor.
Découpée sur ce fond noir uniforme, la manifestation est ainsi
reconstituée en dehors de tout souci illusionniste. Tel un théâtre,
elle se déroule dans un espace à la fois fictif et réaliste.
Tous les éléments choisis, même les plus infimes, induisent
l’imaginaire du spectateur à une forme de réalité
fragmentaire, mais néanmoins possible. Habillé d’une
esthétique lisse et surfant avec fluidité dans la virtualité,
le film s’appuie sur suffisamment de paramètres réalistes
comme le son d’une caméra, la retranscription exacte du mouvement
de celle-ci disposée sur l’épaule ou les photos des
tracts pour créer des points d’ancrage à la toile de
nos projections. Une fois encore, le travail du collectif_fact s’exprime
dans un langage relevant de la signalétique pour parler des scénarios
catastrophiques véhiculés actuellement par notre monde médiatisé.
Un texte de Karine Tissot
.